










Une fois mon doigt nettoyé et muni d'un pansement, je cueillis sans mal notre invité transi dans son carton. Avec une vieille serviette, je l'ai soigneusement emmailloté, tout en laissant
dépasser sa tête.
Vue de prés, la buse était impressionnante avec le dessus de son bec crochu et pointu, ses narines jaunes et son arcade sourcilière froncée comme si elle était en colère.
Après l'avoir pris sur les genoux et massé doucement, j'ai reposé notre rapace dans son carton, et préparais une mixture que j'avais vu faire à mon grand-père : un peu de vin dans un quart de
verre d'eau, du sucre en poudre et de la mie de pain dur.
Je bataillais un moment pour arriver à coincer le volatile avec le bras gauche, tenir le bec avec la main gauche et ouvrir le dit bec avec le pouce et l'index droit, le tenir coincé ouvert avec
les doigts de la main gauche et ensuite attraper une boulette de pain pour l'enfourner de force dans ce gosier rétif.
Comme tout bon animal sauvage, et malgré son épuisement, il remuait avec force la tête qui seule demeurait libre, comme si il me disait non avec véhémence et avec l'énergie du désespoir.
Au bout du troisième essai, je réussis à lui faire avaler une bouchée, ou plutôt une béquée et là, comme par enchantement, après avoir dégluti, monsieur ou madame, ne tenta plus de me dire
non.
Les quatre ou cinq boulettes de pain semblaient avoir redonné du tonus et un oeil brillant à notre volatile.
Je me demandais ce que je pourrais lui donner de plus consistant car l'alcool, même en toute petite quantité, n'était pas une nourriture pour lui. Et tout à coup l'idée de génie, mais c'est bien
sur !, les boulettes du chat !
Ce fut un véritable festin, notre invité, maintenant, après la première bouchée à chat, non seulement ne se débattait plus, mais ouvrait de lui-même légèrement le bec.
Au bout d'un moment, il (ou elle) écarta la tête, repu.
Tout au long de ces exercices, j'avais parlé à l'oiseau comme à un enfant rétif, en tentant de le calmer et de le réconforter. J'avais été tellement absorbé par ma tache que, une fois terminé, je
mis un certain temps à détacher les yeux de lui et à reprendre conscience de mon environnement . Je constatais un petit éclat brillant dans le regard de mon entourage, une seconde de silence
magique où un ange passe et où nous nous sommes sentis en communion...
Nous sommes allés ensuite en procession dans le garage. Sur l'établi j'ai démailloté notre gros bébé, j'ai fait une sorte de nid avec la serviette humide et nous nous sommes retirés sur la pointe
des pieds en éteignant la lumière.
L'ambiance dans la maison avait changé, c'est un peu comme si l'on avait planté un gros écriteau : silence! hôpital!
Les enfants ne se chamaillaient plus, ne couraient plus en criant, allaient se laver les mains et mettaient la table sans se le faire répéter, un paradis quoi!
Durant la journée, j'étais allé le voir, seul (et non sans mal car toute ma petite troupe me suppliait pour m'accompagner) dans le garage et comme rien ne bougeait, je refermais délicatement la
porte.
La journée s'est passée et nous sommes allés nous coucher.
Le lendemain matin, un peu inquiet, avant de déjeuner et encore en pyjamas, je suis allé voir dans la pénombre du garage. Mes yeux ont mis quelques instants à s'habituer à l'obscurité et j'ai
enfin reconnu notre invité qui avait repris un volume normal et qui se tenait tout droit sur mon établi. Je m'avançais doucement de quelques pas pour mieux le regarder quand tout à coup avec une
sorte de sifflement l'oiseau écarta ses ailes et en battis deux ou trois fois, en guise d'avertissement ou de peur, avec une envergure qui me parut immense.
Impressionné je battis moi-même en retraite à reculons et je refermais la porte le cœur battant et avec une bouffée de contentement.
Je n'eus aucun mal à réveiller mes trois crapauds, un réveil ultra rapide semblable à un lendemain de Noël, lorsque l'on sait qu'il y a des cadeaux sous le sapin. Je leur expliquais la situation
et leur donnais mes recommandations en chuchotant, accroupis et en leur tenant les mains; à quoi ils répondirent par un oui de la tête silencieux et complice.
Les portes fenêtres de la salle de séjour donnaient sur la prairie, tout comme la petite porte arrière du garage.
Après avoir ouvert les volets, je plaçais les enfants derrière les vitres et je suis allé ouvrir en catimini, comme un voleur la porte du garage.
Après plusieurs minutes qui commençaient à m'inquiéter, nous entendiment et puis nous vîmes l'envol lourd et lent de notre buse. Des ploff, ploff majestueux, d'une grâce puissante et
élégante.
Elle monta vers le ciel et obliquant à gauche sur le bois, en quelques secondes disparut à nos yeux.
La vision de ces trois enfants bras dessus, bras dessous, échelonnés en taille de cinq en cinq centimètres, le nez collé à la vitre scrutant en silence l'envol de cet oiseau s'est marquée dans
mon souvenir comme un moment magique de bonheur dense et unique.
Pendant plusieurs années, j'ai guetté les buses qui étaient nombreuses dans notre région, espérant que l'une d'elle me feraient un petit signe rappelant notre rencontre mais rien.
Les buses doivent être plus sages que les hommes et doivent savoir mieux que nous en tout cas que celui qui s'est enrichi est celui qui a donné et non l'inverse.